jeudi 4 décembre 2025

Patriotisme russe

Douze thèses patriotiques russes, mises en ligne en décembre 2024 sur le site du think tank conservateur Izborsky Klub par Vardan Bagdasarian, docteur en histoire, professeur à l'Université de Moscou. Ce texte, repris sporadiquement sur les réseaux sociaux, était affichée ce 2 décembre 2025 dans les locaux de l'université Koubansky à Krasnodar. Ce texte qui ne semble pas avoir rencontré beaucoup d'écho, "rime" bien avec d'autres propos outranciers émanant de canaux officiels, voire avec certains propos de Poutine lui-même...

LE SAVOIR SUPÉRIEUR D'UN PATRIOTE RUSSE

12 thèses

1. Sache que les ennemis de la Russie sont les ennemis de Dieu et de l'humanité, les ennemis de tout ce en quoi tu crois et que tu aimes.

2. Sache que les ennemis de la Russie — satanistes, nazis, pervers, libéraux — veulent détruire l'âme de chacun d'entre nous, nous priver de sentiments et de raison, s'approprier nos terres, asservir l'humanité, établir une dictature de violence et de génocide.

3. Sache que la Russie est invincible, car Dieu est avec elle, elle a pour elle la vérité et une grande histoire de victoires.

4. Sache que la haine des ennemis envers la Russie et son passé découle de leur incapacité à prendre le dessus sur elle, qu'elle constitue le principal obstacle sur leur chemin vers la domination mondiale.

5. Sache que la Russie est invincible, que sa victoire finale est inévitable et que cette victoire ouvrira la voie à l'harmonie et au bonheur pour l'humanité.

6. Sache que la force de la Russie réside dans son esprit et sa volonté, ses valeurs, ses saints et ses héros. Ceux qui ont l'esprit et la volonté sont forts, tandis que la consommation et la débauche engendrent la faiblesse.

7. Sache que son autre force réside dans la fraternité des peuples, leur unité et la compréhension de la Russie comme une patrie commune pour toutes les nationalités russes.

8. Sache que la troisième force de la Russie réside dans le caractère sacré des liens de camaraderie, de collectivisme et de solidarité, et que trahir ses camarades est le crime moral le plus grave.

9. Sache aussi que ta force réside dans ta famille, ton foyer, et que la Russie, en tant que famille de familles, unit ces forces, qu'elle repose sur l'amour, et que l'amour triomphe de la mort.

10. Sache que les ennemis de la Russie sont conscients de sa force et qu'ils cherchent à la saper en agissant sur toi, sur ta conscience, par la tromperie et la corruption.

11. Sache que ton travail et tes sacrifices contribuent à la cause de la Victoire commune.

12. Sache que l'avenir se forge dans la lutte, et que notre lutte est un combat entre le bien et le mal, la vie et la mort. Sois du côté du bien et de la lumière, sois du côté de la Russie, et tu vaincras !

Sources :
https://izborsk-club.ru/26391
NB : j'ai compté une trentaine de résultats Google incluant ce texte, ce qui reste très modeste.

L'auteur présumé est professeur à l'Université d'Etat de Moscou :
https://polit.msu.ru/teachers/bagdasaryan/

mercredi 3 décembre 2025

Au fil des discours de Poutine...

Juillet 2022 : la guerre n'a même pas encore commencé.

« Aujourd'hui, on entend dire qu'ils veulent nous vaincre sur le champ de bataille… Que dire ? Qu'ils essaient. Mais il faut savoir que, dans l'ensemble, nous n'avons encore rien entrepris de sérieux. »

Octobre 2023 : la Russie n'a pas déclenché la guerre.

« J'ai dit à plusieurs reprises que nous n'avons pas déclenché la soi-disant guerre en Ukraine. Au contraire, nous essayons d'y mettre fin. »

Décembre 2025 : ce n'est pas une guerre.

« Avec l'Ukraine, nous adoptons une approche chirurgicale, avec précaution, afin que… enfin, vous comprenez, n'est-ce pas ? Il ne s'agit pas d'une guerre au sens littéral et moderne du terme. »

(Source: Meduza)

samedi 30 août 2025

Le sarcophage de Tabnit

Les inscriptions en phénicien sont rares, il en est très peu resté. Le sarcophage du roi Tabnit de Sidon est donc un trésor linguistique.

https://en.wikipedia.org/wiki/Tabnit_sarcophagus?wprov=sfla1

Le phénicien est extrêmement proche de l'hébreu, pas très éloigné de l'arabe, on y retrouve facilement des racines comme kahane/cohen prêtre, malik / melech roi, Ibn /ben fils...

Quant à son écriture : l'abjad phénicien est l'ancêtre direct de l'alphabet grec, à ceci près qu'il n'y a aucune voyelle. Le 𐤏 représente la consonne 3ain (ע, ع). Le 𐤀 est un 'aleph (أ, א). Le grec a bien sûr recyclé ces deux consonnes gutturales pour en faire les voyelles A et O.

Quelques mots :
𐤊‏𐤄‏𐤍‏ : KHN prêtre 
𐤌‏𐤋‏𐤊‏ : MLK : roi
 𐤁‏𐤍 : BN : fils
𐤊𐤋 𐤀𐤃𐤌 : KL 'DM (kul adom) : tout homme
𐤀‏𐤋‏ 𐤀‏𐤋‏ 𐤕‏𐤐‏𐤕‏𐤇
'al 'al taptaH, n'ouvre pas [mon sarcophage] (double négation insistante)

Quelques lignes :

𐤀‏𐤍‏𐤊‏ 𐤕‏𐤁‏𐤍‏𐤕‏ 𐤊‏𐤄‏𐤍‏ 𐤏‏𐤔‏𐤕‏𐤓‏𐤕‏ 𐤌‏𐤋‏𐤊‏ 𐤑‏𐤃‏𐤍‏𐤌‏ 𐤁‏𐤍
𐤀‏𐤔‏𐤌‏𐤍‏𐤏‏𐤆‏𐤓‏ 𐤊‏𐤇‏𐤍‏ 𐤏‏𐤔‏𐤕‏𐤓‏𐤕‏ 𐤌‏𐤋‏𐤊‏ 𐤑‏𐤃‏𐤍‏𐤌

ʼnk tbnt khn ʻštrt mlk ṣdnm bn
ʼšmnʻzr khn ʻštrt mlk ṣdnm

ʼanôkî Tabnît kôhen ‛Aštart milk Ṣîdônîm bin
ʼEšmûn‛azar kôhén ‛Aštart milk Ṣîdônîm

C'est moi, Tabnit, prêtre d’Astarté, roi de Sidon, fils
d’Echmounadzar, prêtre d’Astarté, roi de Sidon

Ma préférée :

𐤀𐤋 𐤉𐤊𐤍 𐤋𐤊 𐤆𐤓𐤏 𐤁𐤇𐤉𐤌 𐤕𐤇𐤕 𐤔𐤌𐤔

'L YKN LK ZR3 BHYM THT ŠMŠ

’al yakoun laka zar‘ ba-hayyim taHt shamsh

Tu n'auras pas de semence parmi les vivants sous le soleil !



jeudi 24 juillet 2025

Peuple ou pas peuple ?

"La Palestine n’est pas un pays, c’est une zone géographique, au maximum une région. Comme l’Aquitaine, la Crimée, le Cotentin, la presqu’île de Crozon.

Il n’y a pas plus de peuple palestinien. Un peuple a une histoire, une identité, une spécificité linguistique, politique, etc " 

Xavier Gorce, X, 10 juillet 2025


"Il n'y a pas... de peuple palestinien." Affirmation catégorique et sans nuance. Les Palestiniens ne sont pas un peuple, ils n'ont pas d'histoire et pas d'identité. Circulez, y'a rien à voir.

La notion de peuple n'est ni évidente, ni définitive. On pourrait en discuter à l'infini. Qu'est-ce qui fait un peuple ? Est-ce le pays qui fait le peuple ou l'inverse ? Les Belges sont-ils un peuple, ou un ramassis de francophones et de néerlandophones qui n'ont rien à faire ensemble ? Les Autrichiens au dix-neuvième siècle étaeint-ils un peuple distinct des Allemands, ou juste une partie d'un peuple plus vaste ? (Malheureusement, Gorce n'était pas là pour en décider, ça nous aurait évité plusieurs guerres.) Les Rwandais, les Maliens sont-ils un peuple ? Plus concrètement, ont-ils le droit d'avoir une carte d'identité rwandaise ou malienne ? (J'ai hâte que Gorce légifère, le suspense est insoutenable !) À quel moment précis dans l'histoire les Américains (USA) sont-ils devenus un peuple ? Quid des Algériens ? Quid des Israéliens ? Les juifs de Pologne, du Maroc ou d'Irak constituaient-ils factuellement un peuple d'Israel pré-existant, au sens où on l'entend aujourd'hui, ou cette identité a-t-elle été sinon construite, du moins consolidée et remodelée dans le cadre du projet sioniste ? Je pense encore aux gens qui nous expliquaient doctement que les Ukrainiens ne sont que des Russes fascistes, et l'Ukraine un territoire à dépecer. En parlant de peuple, d'ailleurs, Gorce n'a jamais entendu parler des Tatars de Crimée, conquis au XVIIIe siècle, déportés par Staline, aujourd'hui minoritaires et maltraités par la Russie ?

Et au fait, qu'en pensent les premiers intéressés ? Est-ce à un Français confortablement installé dans une vieille nation établie, de décreter que les Palestiniens sont ou ne sont pas un peuple ?

Les Palestiniens représentent a minima une communauté de destin : naguère aux premières loges du projet sioniste naissant, ils sont aujourd'hui ces Arabes sans État dont aucun État ne veut, ni Israël, ni les États arabes voisins. Peuple ou pas peuple, la question palestinienne reste à résoudre et ne peut pas simplement pourrir indéfiniment. Faute d'État (ou d'États), les Palestiniens sont aujourd'hui des non-citoyens dans un entre-deux intenable. Ils devront bien un jour être citoyens à part entière d'un État (ou d'États) à part entière, réellement souverains. Ils ne peuvent pas rester éternellement l'objet d'un jeu de ping-pong entre États, comme une patate chaude qu'on se refile. Gorce joue évidemment au ping-pong, il renvoie la balle sur le terrain arabe. Quand il s'agit de prendre la terre des Palestiniens, les preneurs ne manquent pas. Par contre, pour ce qui est des populations, non merci, on n'en veut pas, ils sont à vous... Mais des millions de Palestiniens ne vont pas magiquement disparaitre, et ce, quels que soient les efforts du gouvernement israélien pour leur trouver un nouveau domicile en Somalie ou je ne sais où.

J'ajoute qu'attribuer une citoyenneté à une population n'est pas une récompense, un bon point distribué par la maîtresse. L'histoire même du projet sioniste nous apprend cela, entre autres.

mercredi 25 septembre 2024

Mevlevi : deux salles, deux ambiances

CHP’nin köhnemiş zihniyetinin İstanbul’da, Mevlânâ’nın vuslat gecesinde hortlamış olması, geçmişin kötü hatıralarını zihinlerde canlandırmaya yetti. Ezanın Türkçe okunduğu, Kuranı Kerim okumanın yasaklandığı baskıcı CHP döneminin izleri henüz silinmiş değil. Dindar kesimden oy almak için her fırsatta dini sömüren, iftar sofralarında poz veren, camilere girip dua edermiş gibi yapan İmamoğlu ve CHP’liler, zihniyetlerini açığa çıkartmakta gecikmedi. “Sarımsağı gelin etmişler de kırk gün kokusu çıkmamış” atasözünde olduğu gibi, foyaları meydana çıkmaya başladı.

J'étais en Turquie, donc, en bon touriste, je suis allé voir les derviches tourneurs.

Il s'agit de membres de confréries soufi, plus spécifiquement des mevlevi, disciples du mystique du treizième siècle Maulana (notre seigneur) Djalaleddin Rumi, Mevlana en turc, dont on celèbre tous les ans la fête, Sheb'i Arus (en persan sa "nuit de noces", c'est-à-dire le moment où il a enfin rejoint son Créateur). Plus fréquemment, les membres organisent une cérémonie de sema, une danse sacrée accompagnée de poèmes mis en musique.

Le soufisme est en principe un aspect plus mystique et ésotérique de l'Islam, complémentaire de l'aspect plus légaliste de l'orthodoxie sunnite auquel on l'oppose parfois. Les sema sont aussi un spectacle touristique prisé, dont l'authenticité varie.

J'ai eu deux expériences assez contrastées.


***
 
Une première fois à Istanbul, j'ai payé une petite somme pour rendre visite à l'association EMAV (Evrensel Mevlana Aşıkları Vakfı, fondation universelle des amoureux de Mevlana) dans un local discret, légèrement à l'écart de l'ultracentre touristique. Malgré cette distance, il m'a semblé qu'il y avait beaucoup de touristes étrangers dans la petite salle en sous-sol couverte d'inscriptions religieuses en turc (au lieu de l'arabe habituel). Il y a eu tout d'abord une vidéo d'une heure, un discours du maître spirituel décédé depuis deux ans, qui mettait l'accent sur l'amour divin avant toute chose. Puis la cérémonie à proprement parler, charmante, assez informelle au début, avec des hommes glabres, des femmes non voilées, habillées à l'occidentale. La fin était un peu plus typique, avec les danseurs tournoyant dans leur grande robe blanche symbolisant un linceul, leur haut chapeau semblable aux hautes pierres tombales ottomanes.

Je ne parle pas turc, cependant au cours de la cérémonie j'ai été quelque peu surpris d'entendre bénir la république turque (Türkiye Cumhuriyeti) et son fondateur (Mustafa Kemal Paşa). J'ai donc "fait mes propres recherches", comme on dit, sur Google, avec un peu de traduction automatique.
 
Il se trouve que cette petite association avait fait scandale suite à une transmission télévisuelle datant de décembre 2019, à l'occasion du Sheb'i Arus. Pour ses détracteurs, rien ne va : mixité (présence de femmes parmi les chanteurs, musiciens et derviches), liturgie entièrement en turc, et cet hommage au peu religieux Mustafa Kemal Atatürk. Des soufis kemalistes, je ne m'y attendais pas, c'est vrai ! Ils sont ou étaient soutenus par le maire de la ville, Ekrem İmamoğlu, un membre du parti CHP (historiquement le parti kémaliste, donc plutôt laïc et républicain), actuellement sous le coup d'une condamnation pour avoir "insulté la commission électorale" en laissant entendre qu'elle favorisait l'AKP, le parti conservateur du président Erdoğan. İmamoğlu a été réélu maire en 2024, désormais les plus grandes villes sont aux mains du CHP.

Je suis tombé sur quelques articles de 2020 concernant ce spectacle télévisé. Les éléments de langage se ressemblent. En vrac :
Certains internautes dénonçaient "le sabotage de nos valeurs religieuses et nationales".
"Malheureusement, un événement dévastateur s'est produit qui nous rappellera les mauvais souvenirs du passé, et un grand manque de respect a été commis envers le Saint Coran et Hazrat Mevlana. Lire la parole divine en turc en contradiction avec son essence, comme si elle était privée de son essence, accompagnée d'un soi-disant spectacle sema, n'est pas un événement qui doit être exprimé par le mot "tolérance". La tolérance consiste à accepter et à respecter chaque croyance telle qu'elle est dans son essence et sa forme."

"Ce spectacle [...] est totalement contraire aux traditions religieuses, soufi et mevlevi." 

"Si le ministère de la Culture et du Tourisme ne supprime pas les fondations et associations liées à Mevlana et ne laisse pas la commémoration de Mevlana uniquement à l'Etat, sachez que cela ne nous surprendra pas à l'avenir de voir des gens "se promener avec la photo de Mevlana sur leur t-shirt" ou "boire de la bière dans une chope avec la photo de Mevlana."
Cette cérémonie en apparence inoffensive a rappelé de "mauvais souvenirs" (allusion à la légende noire d'Atatürk pendeur de religieux) :
"Maintenant, la question qui préoccupe les gens est la suivante : si le CHP arrive au pouvoir, l'appel à la prière sera-t-il à nouveau récité en turc, le foulard sera-t-il interdit, la lecture du Coran sera-t-elle considérée comme un crime, et ensuite une potence sera-t-elle érigée ? Ce qui s'est passé sur la scène Muhsin Ertuğrul dans la nuit du 17 décembre n'était pas seulement un tournoiement, c'était l'expression d'une mentalité maçonnique et la fin d'une tromperie. Ceux qui tournaient sur cette scène n'étaient pas des derviches tourneurs, mais des potences qui se balançaient devant nos visages. Ce n'était pas du tout un sema. Imaginez ce que c'est !"

Les plus de cette séance : une vision novatrice qui crée le buzz.  Les moins : un peu excentré, un peu touristique, assez cher.


***

Ambiance très différente à Bursa, ville à quelque cent kilomètres d'Istanbul où un professeur à la retraite m'avait conseillé d'aller voir le centre culturel Tasavvuf, qui se vante d'organiser un sema 365 jours par an, au cours de laquelle fidèles et touristes sont gratuitement accueillis. C'était très peu de jours après l'attaque israélienne massive contre le Hezbollah (explosions de bipeurs).

A neuf heures du soir, je suis arrivé dans une salle remplie d'habitants visiblement locaux. L'un d'entre eux m'a gentiment prévenu que la cérémonie risquait d'être reportée d'au moins une heure et demie, car le maître spirituel allait s'exprimer. Qu'importe me suis-je dis, je vais écouter un discours en turc, et voir si je comprends vaguement quelque chose. Après tout, c'est un grand honneur, une expérience authentique loin des sentiers battus, etc. En fin de compte le discours a duré deux heures et demi, le grand gourou n'en finissait pas. Il était élégant avec sa longue barbe blanche, il parlait lentement, longuement. J'ai confusément compris qu'il évoquait la Grande-Bretagne, le Vatican, les loges maçonniques, les juifs, Israël, Gaza bien sûr, la vanité des biens matériels et du succès terrestre, le djihad aussi. Sheitan fut mentionné plusieurs fois, l'enfer également, et le paradis (moins souvent). Mais le ton du maître était si doux dans l'ensemble, la salle était si calme que je me suis dit que c'était forcément un modéré. Bien sûr je ne comprenais pas grand-chose ; j'étais le seul à m'abstenir de dire "Amen" quand la foule acquiesçait. Accroupi sur le sol parmi les fidèles agenouillés, j'avais des crampes aux jambes et quelques appréhensions. Le maître a terminé son long discours par quelques blagues bon enfant auxquelles j'étais le seul à ne pas rire, puis une petite cérémonie a eu lieu, charmante mais écourtée. En somme, une soirée on ne peut plus authentique.

J'ai tout de même vérifié le site Web de l'association, et je n'ai pas été déçu ! C'était encore bien plus authentique que ce que je pensais. Un numéro spécial de leur magazine portait sur la guerre.
"Les musulamans ont le devoir de porter le Coran et la Sunnah à tous les gens de la terre, d'apporter le monothéisme à tout le monde. Si cela advient par le message, tant mieux; si cela n'advient pas par le message, cela adviendra par la guerre. [...] S'ils nous combattent, nous avons obligation de les combattre. Et bien, ils nous combattent, mais nous ne les combattons pas, c'est notre problème. Ils font couler notre sang, nous ne les combattons pas , ils détruisent notre honneur, notre dignité, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent moralement, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent politiquement, nous le les combattons pas. Ils nous détruisent économiquement, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent moralement, militairement, dans tous les domaines, le cinéma, les séries, les films, la mode, tout, ils nous corrompent, ils nous prennent dans un cercle vicieux, nous poussent à la prostitution, mais nous ne les combattons pas [...] ; nous ne pouvons pas exprimer la religion en laquelle nous croyons, nous ne pouvons pas expliquer la religion dans laquelle nous croyons, nous ne pouvons pas vivre la religion dans laquelle nous croyons. [...]"

"Si une terre d'Islam où les règles de l'Islam sont appliquées est envahie par des infidèles ou des apostats, alors le djihad devient 'Farz al-Ayn' [obligation individuelle] pour tous les croyants. Les croyants sous occupation ne peuvent pas dire "Nous sommes heureux avec les envahisseurs infidèles et nous vivons en liberté." Car, avec l'application des règles de l'infidélité, la vie en captivité commence. Il ne faut pas oublier non plus que l'infidélité est une impureté en elle-même et que consentir à l'infidélité est infidélité."

"Le grand rêve des sionistes est de dominer le monde et de réduire en esclavage les autres hommes ; selon leur croyance, les personnes autres que sionistes ne sont pas des humains, mais des animaux."   "Il y a une seule raison pour laquelle les sionistes ont développé toutes [leurs] armes : pour rassembler l'humanité sous leur propre hégémonie et utiliser les non-juifs en tant qu'esclaves/animaux."

Les plus de cette séance : une expérience spirituelle on ne peut plus authentique, et gratuite en plus. Les moins : deux heures et demie de discours en turc ; les propos exprimés peuvent choquer les publics non avertis.

Authentique, pas authentique ? Ces deux groupes font polémique chacun à sa façon. Chacun des deux dede (dirigeants religieux) est accusé d'être un faux prophète par ses opposants ; l'un serait un usurpateur incompétent, l'autre un escroc. Pour certains, l'authenticité c'est s'en tenir strictement à la tradition ; pour d'autres, on ne peut être authentique qu'en renouvelant la tradition, en innovant.

Mevlevi Sema, Turkey (Türkiye)


Quelques sources :

EMAV - Evrensel Mevlana Aşıkları Vakfı (Istanbul) :
https://emav.org/

https://www.star.com.tr/politika/iletisim-baskani-fahrettin-altun-kurani-azime-ve-hz-mevlanaya-buyuk-bir-saygisizlik-yapilmistir-haber-1596151/
https://anadoludabugun.com.tr/yazarlar/erhan-dargecit/mevlanayi-bizar-etmeyin-6076
https://www.itvhaber.com/mevlana-747-vuslat-yildonumu-seb-i-arus-toreninde-anildi.html
https://www.hurriyet.com.tr/yazarlar/ahmet-hakan/raki-sofrasinda-genc-bir-kadina-sarkintilik-eden-mevlevi-dedesi-kimdir-41696984
https://www.gzt.com/gercek-hayat/o-bi-kere-sema-degil-daragacinin-ucuydu-3566743
https://www.yenisafak.com/gundem/ibb-700-yillik-mevlevi-gelenegini-tahrif-etti-3590312
https://www.yenisafak.com/gundem/bardakcidan-turkce-kuranli-kadin-semazenli-sozde-seb-i-arus-duzenleyen-ibbye-tepki-sirada-istiklal-mahkemeleri-mi-var-3590548
https://www.yenisafak.com/gundem/ibbnin-sozde-sebi-arus-programinda-kadin-erkek-sema-yapti-kurani-kerim-turkce-okundu-3590248
https://www.odatv.com/siyaset/tvde-herkes-gordu-198744
https://www.internethaber.com/ibbnin-turkce-kuran-rezaletine-ortak-olmustu-raki-sofrasinda-genc-bir-kadina-sarkintilik-etti-2150817h.htm
https://www.hurriyet.com.tr/gundem/fahrettin-altun-turkiye-o-karanlik-gunlere-hicbir-zaman-donmeyecektir-41694600

Tasavvuf Kültür Merkezi (Bursa) :
https://mevlana.org.tr/
https://www.youtube.com/watch?v=Et9IiaVmmFA&t=5s
https://irsaddergisi.com/

lundi 23 janvier 2023

Deux Bibles

Première bible complète en polonais : la Bible de Brest, 1563. 

Première bible complète en slavon d'église : la Bible d'Ostrog (Ostroh) , 1580-81. 

Toutes deux financées par de puissants aristocrates de Pologne-Lituanie, le calviniste Radziwiłł et l'orthodoxe Ostrozky. Politiquement, Radziwiłł était parmi les aristocrates lituaniens opposés à l'union avec la Pologne, qui nuisait à ses intérêts ; le richissime Ostrozky fut un partisan majeur du rattachement à la Pologne en échange de garanties pour la religion orthodoxe et l'usage du slavon. Culturellement, Radziwiłł parlait polonais et pas du tout lituanien ; Ostrozky se posait en champion de la religion et de la culture orthodoxes. Leurs fils respectifs se convertiront au catholicisme, comme beaucoup de nobles de cette époque.

Mutations de la Rous' 13e-16e siècle

La vieille principauté de la Rous' de Kiev, morcelée et en prise aux querelles entre princes, avait été brutalement soumise en 1238-40 par les armées mongoles, largement vassalisée avec divers degrés d'autonomie, de coercition et de coopération. Le célèbre Alexandre Nevski, vainqueur à l'ouest face aux envahisseurs teutoniques et suédois, fut un fidèle vassal des Mongols, allant mater Novgorod qui avait refusé de payer le tribut aux maîtres des steppes. Son contemporain Danylo de Galicie, le fondateur de Lviv, tenta au contraire de faire alliance contre les Mongols avec ses voisins plus à l'ouest, allant jusqu'a accepter une couronne du pape. L'aide promise ne se matérialisa pas, et en fin de compte Danylo dut lui aussi payer tribut. Par ailleurs, ce rapprochement avec les catholiques lui valut la colère du patriarche de Constantinople, qui ordonna au métropolite de toutes les Russies de quitter la Galicie où Danylo l'aurait volontiers gardé. Le métropolite déménagea plus au nord ; à terme sa présence favorisa l'ascendant de Moscou sur ses voisins, tandis que la Galicie recevait son propre métropolite en guise de consolation.

Au quatorzième siècle, les Lituaniens, un ensemble de tribus païennes, repoussèrent les Mongols jusqu'au-delà de Kiev avec l'aide des troupes ruthènes locales. Le grand duché de Lituanie devint alors le territoire le plus étendu d'Europe. Les lithuaniens encore païens acceptèrent très rapidement l'influence culturelle et religieuse des héritiers de la Rous' de Kiev : la langue de chancellerie issue du slavon d'église s'imposa dans l'administration de tout le Grand Duché, la "Loi de Rous'" donna naissance à la loi lituanienne. Cependant, le grand duc Jogaila était devenu roi de Pologne par mariage en 1385 et avait accepté le catholicisme. Les nobles orthodoxes durent se battre pour récupérer leur rôle politique. Par ailleurs, l'influence culturelle polonaise commença à supplanter l'influence ruthèneruthène, aidée par un afflux de nobles polonais attirés, comme les paysans, par les terres en friche de l'Ukraine, frontière de peuplement où s'affrontèrent au seizième siècle Cosaques et Tatars de Crimée, chacun effectuant des razzias chez l'ennemi. 

La zone que je décris est donc un lieu où differentes influences s'imposent puis refluent, au fil des événements militaires et politiques, des mouvements de population et des évolutions sociales. Raids tarars, menace moscovite, héritage de la Rous', orthodoxie, catholicisme, humanisme, Réforme... 

À titre d'exemple : deux princes lituaniens du XVIe siècle, deux cousins, partagent le même nom : Mikalojus Radvilas le Rouge et Mikalojus Radvilas le Noir. En polonais, Radziwiłł. Le premier était le principal leader du calvinisme polonais et lituanien, il a fondé une école pour les jeunes calvinistes. Il fut surtout le principal opposant de l'Union de Lublin qui consolidait les liens entre le royaume de Pologne et le grand duché de Lituanie, créant la République des Deux-Nations. Son cousin, également opposé à l'union avec la Pologne, fut un grand promoteur de la culture polonaise. Le polonais était la langue natale de ce prince qui parlait un peu ruthène et pas du tout lituanien. Radziwiłł "le Rouge" fit traduire à Brest en 1570 la première Bible complète en polonais. Quelque quinze ans plus tard, le richissime prince orthodoxe Ostrozky fera imprimer la première Bible complète en slavon d'église. Par contre, les fils de Radziwiłł et celui d'Ostrozky se convertiront au catholicisme, comme beaucoup d'aristocrates de cette époque...

dimanche 19 juillet 2020

Bourge Privilège

Comme beaucoup de gens, je suis un peu trop intéressé par les questions d'origine, de couleur et d'identité qui prennent tant de bande passante dans les médias, notamment aux US, mais aussi de plus en plus ici en France. Je commence à me dire que cet intérêt, au-delà d'un certain point, ne va pas faire de nous des gens meilleurs, juste plus flippés et centrés sur les mauvaises choses. Je vais m'efforcer de limiter ma consommation et mes petits commentaires sur le sujet.

Néanmoins, des choses m'agacent dans le mouvement actuel, aussi bien intentionné soit-il. Par exemple, cet article d'une institution US, qui cite une universitaire blanche, Peggy McIntosh, sur la question du "privilège blanc". Il est remarquable que cette dame n'y parle que de blanchitude, et pas du tout d'argent ou de situation sociale. Or, une partie des "privilèges" qu'elle liste sont du "privilège bourge", de façon criante. Prétendre qu'ils sont typiques des blancs en général, c'est ignorer tout bonnement une large part de la population blanche, particulièrement les blancs les plus pauves, peu éduqués, peu connectés, ceux qui ne peuvent même pas rêver de certains "privilèges" évoqués par cette dame. Je pense à ces gens propres sur eux qui vont se faire arracher les dents par un organisme caritatif, parce que ça coûte trop cher de les faire réparer chez le dentiste. On escamote la question sociale en mettant l'accent sur la race, au risque de favoriser le vote Trump ou Le Pen. On obscurcit la potentielle communauté d'intérêts des classes défavorisées, leur communauté de destin, qu'elles soient blanches, noires ou vertes. On n'avance pas la communauté d'intérêts de la nation, les classes favorisées devant prendre en compte les besoins des classes défavorisées (blanches, brunes, noires ou vertes) si elles ne veulent pas que ça leur retombe méchamment sur la gueule un jour.

Sérieusement, si moi-même je trouve certains de ces "privilèges" ridicules et un peu énervants, qu'en dira un blanc pauvre qui ne peut choisir ni sa situation, ni sa vie, et qui n'a pas voix au chapitre ? Quelques-uns dans sa liste :

"Si je le souhaite, je peux m'arranger pour être en compagnie de ma race la plupart du temps."
Cela n'est pas vrai pour beaucoup de gens blancs ou non, et heureusement ! Je pense notamment à l'effet bénéfique du travail. Un collègue est un collègue, un client est un client, et malheur au trouduc qui se permettrait de chipoter sur la couleur de peau d'un collègue ou d'un client. Cette obligation pratique de se mêler à autrui est d'autant plus nécessaire pour des gens dépourvus des revenus et des réseaux qui leur permettraient d'être regardants sur leur lieu de vie et de travail. Mais elle est valable pour la majorité d'entre nous, et c'est très bien.

"Je peux éviter de passer du temps avec des gens dont j'ai appris à me méfier, et qui ont appris à se méfier de moi ou des gens comme moi."
Un pauvre, blanc ou non, peut être aussi parano qu'il veut, il ne choisira pas forcément pour autant où il vit et avec qui il vit. Il vivra en HLM ou dans un quartier pas cher. S'il n'aime pas ses voisins, ou si ses voisins ne l'aiment pas, tant pis pour lui, c'est pour sa pomme. 
"Si je devais déménager, je peux être sûre de louer ou d'acheter un logement dans une zone que je peux me permettre et dans laquelle je voudrais vivre." 
Mais dans quel monde elle vit ? Elle a déjà vu un SDF ? Pas de commentaire. 
"Si je veux, je peux être sûre de trouver un éditeur pour cet article sur le privilège blanc."
Parle pour toi ma grosse ! N'importe quoi. Tu crois que le mec en HLM, blanc ou pas, avec son bac pro en poche et trois ans de chômage derrière lui, va trouver un éditeur pour ses opinions ? Le bar PMU à la rigueur, le seul endroit où il sera écouté. Au-delà de ses potes du bar PMU, ce type est invisible, tout le monde s'en fout de ce qu'il a à dire sur Le Pen ou l'immigration. C'est peut-être bien, peut-être pas, parce que ce type (éduqué ou pas) a sa vie, son expérience vécue, et qu'il faudrait peut-être que quelqu'un l'écoute un peu. Bon, même moi, petit bourgeois, je radote largement dans mon coin et tout le monde s'en fiche. Seule une poignée de gens peuvent trouver une audience pour leurs radotages, et en plus gagner de l'argent avec leurs radotages.
Voilà. Je trouve que quelque chose n'est pas d'aplomb si on ne parle que de blancheur. Ces histoires d'origines et de couleurs doivent s'articuler avec la question sociale, qui est celle du capital individuel: capital financier (le fric), capital relationnel (le réseau), capital intellectuel (l'éducation). Un type peut être mal parti dans sa vie parce que ses ancêtres étaient esclaves, ou parce qu'il a dû quitter son pays, ou encore parce que ses parents étaient des connards irresponsables. Dans tous les cas, l'important c'est qu'il puisse s'en sortir. Une politique sociale "color blind" tendant la main à ceux à qui ce capital fait défaut, ne résoudrait pas tout et pourrait louper des spécificités liées à l'histoire des relations dites raciales. Mais je soupçonne qu'une telle politique ferait concrètement plus de bien que tout le baratin sur l'identité et la couleur de peau.  

vendredi 10 juillet 2020

Bad traduction: Brodsky


Joseph Brodsky, le Cri du faucon en automne
Иосиф Бродский, Осенний крик ястреба

Le vent du nord-ouest le soulève au-dessus
des collines gris pigeon, lilas, pourpres, rousses
du Connecticut. Déjà il ne voit plus
l'appétissante promenade de la poule
dans la cour de la ferme délabrée,
le chien de prairie sur le sentier.

Étendu sur le courant aérien, solitaire,
tout ce qu'il voit c'est la chaîne des
collines descendantes, la rivière argentée
se frayant un chemin comme une lame vivante,
l'acier dans les encoches des bancs de sable,
accordé avec les perles des bourgades

de Nouvelle-Angleterre. Tombés à zéro,
les thermomètres, lares dans leur niche,
refroidissent, matant l'incendie
des feuilles, les flèches des églises.
Mais pour le faucon, ça n'est pas des églises. Plus haut
que les meilleures intentions des paroissiens,

il plane dans l'océan bleu, bec fermé,
métatarses pressés contre le ventre,
les serres repliées comme un poing,
sentant sur chaque plume le souffle
venu d'en bas, étincelant en réponse
de son oeil, gardant le cap au sud,

vers le Rio-Grande, le delta, vers une foule
de hêtres échaudés, cachant dans une forte écume
d'herbe aux lames pointues,
le nid, la coquille cassée
aux taches rousses, l'odeur, l'ombre
d'un frère ou d'une soeur.

Un coeur enrobé de chair, duvet, plumes, ailes,
battant à la fréquence d'un tremblement,
comme avec des ciseaux, coupe,
mu par sa propre chaleur,
le bleu foncé de l'automne,
l'accroissant du fait de

la tache sombre à peine visible à l'oeil,
point glissant par-dessus la cime
du sapin ; du fait du vide dans le visage
de l'enfant, immobile à la fenêtre,
du couple sorti de la voiture,
de la femme sur le porche.

Mais le courant ascendant le soulève
de plus en plus haut. Dans les plumes ventrales,
froid mordant. Regardant vers le bas,
il voit l'horizon estompé,
il voit comme les treize premiers
états, il voit : des

cheminées s'échappe la fumée. Mais justement le nombre
de cheminées suggère à l'oiseau
solitaire, comment il s'est élevé.
Mais où est-ce que ça m'a amené !
Il ressent une fierté 
mêlée d'alarme. Se retournant sur

son aile, il tombe vers le sol. Mais l'élastique 
couche d'air le ramène dans le ciel,
dans l'étendue glacée, lisse, incolore.
Dans son oeil jaune apparaît une lueur
cruelle. C'est-à-dire un mélange de colère
et d'effroi. Une fois encore

il se renverse. Mais comme le mur la balle,
comme la chute du pécheur retombant dans la foi,
il est repoussé vers le haut.
Lui, qui est encore chaud !
Le diable sait vers où. Toujours plus haut. Vers l'ionosphère,
vers l'enfer astronomique objectif

des oiseaux, dépourvu d'oxygène,
avec au lieu du millet, un gruau
d'étoiles lointaines. Hauteurs pour les bipèdes,
tout l'inverse pour les oiseaux.
Non pas dans sa cervelle, mais dans les cavités des poumons,
il devine : c'est sans issue.

C'est alors qu'il crie. De son bec courbé, en crochet,
semblable au hurlement des Érinyes,
éclate et vole vers l'extérieur
le son mécanique, intolérable,
son de l'acier mordant l'aluminium ;
mécanique, car non

prévu pour aucune oreille :
humaines, celles de l'écureil
s'arrachant au bouleau, du renard glapissant,
des petites souris des champs ;
[?] ce n'est pas ainsi qu'on tire des larmes
à qui que ce soit. Seuls les chiens

lèvent la gueule. Un cri perçant, tranchant,
plus effrayant, plus cauchemardesque que le ré-dièse
du diamant qui coupe le verre,
transperce le ciel. Et le monde un instant
semble tressaillir de cette coupure.
Car là-haut, la chaleur

brûle l'espace, comme ici, en bas,
la clôture noire brûle la main
sans gant. Nous crions : "le voilà,
là !" en voyant là-haut la larme
du faucon, plus la toile d'araignée, propre
au son, vaguelettes

se répandant dans la voute céleste, où
il n'y a pas d'écho, mais une odeur d'apothéose
du son, particulièrement en octobre.
et dans cette dentelle, apparenté à l'étoile,
étincelant, cerclé de gel,
de givre, d'argent

revêtu de plumes, l'oiseau plonge dans le zénith,
dans l'ultramarin. D'ici nous voyons, dans les jumelles,
une perle, un détail étincelant.
Nous entendons : quelque chose là-haut tinte,
comme de la vaisselle cassée,
comme du cristal de Bohème,

dont les fragments, pourtant, ne blessent pas, mais
fondent dans la paume. Et pour un instant
on distingue à nouveau les anneaux, les œillets,
l'éventail, la tache irisée,
trois points, parenthèses, chaînons,
épillets, filaments,

le libre motif de la plume,
carte devenue une poignée de flocons
agiles qui volent sur la pente de la colline.
Et, l'attrapant des doigts, les gamins
se précipitent dehors dans des blousons bigarrés
et crient en anglais : "C'est l'hiver ! L'hiver !"

1975


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jeudi 17 octobre 2019

2:85




al-Baqara
ثُمَّ أَنْتُمْ هَٰٓؤُلَآءِ تَقْتُلُونَ أَنْفُسَكُمْ وَتُخْرِجُونَ فَرِيقًا مِنْكُمْ مِنْ دِيَارِهِمْ تَظَاهَرُونَ عَلَيْهِمْ بِالْإِثْمِ وَالْعُدْوَانِ وَإِنْ يَأْتُوكُمْ أُسَارَىٰ تُفَادُوهُمْ وَهُوَ مُحَرَّمٌ عَلَيْكُمْ إِخْرَاجُهُمْ أَفَتُؤْمِنُونَ بِبَعْضِ الْكِتَابِ وَتَكْفُرُونَ بِبَعْضٍ فَمَا جَزَآءُ مَنْ يَفْعَلُ ذَٰلِكَ مِنْكُمْ إِلَّا خِزْيٌ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَيَوْمَ الْقِيَامَةِ يُرَدُّونَ إِلَىٰٓ أَشَدِّ الْعَذَابِ وَمَا اللَّهُ بِغَافِلٍ عَمَّا تَعْمَلُونَ 85
Quoique ainsi engagés, voilà que vous vous entre-tuez, que vous expulsez de leurs maisons une partie d´entre vous contre qui vous prêtez main forte par péché et agression. Mais quelle contradiction ! Si vos coreligionnaires vous viennent captifs vous les rançonnez alors qu´il vous était interdit de les expulser (de chez eux). Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ? Ceux d´entre vous qui agissent de la sorte ne méritent que l´ignominie dans cette vie, et au Jour de la Résurrection ils serons refoulés au plus dur châtiment, et Allah n´est pas inattentif à ce que vous faites .

mercredi 8 mai 2019

Boris Sloutsky (1919-1986)

Blessé puis contusionné, Boris Sloutsky a néanmoins survécu à la guerre et à Staline.

Mon maître ne m'aimait pas,
Ne me connaissait pas, ne m'entendait pas et ne me voyait pas,
Mais tout de même il me craignait comme le feu,
Et sombrement me haïssait.
Il lui semblait que je pleurais pour de faux.
Quand près de lui je baissais la tête,
Il lui semblait que je cachais un ricanement.
Toute ma vie j'ai travaillé pour lui,
Me couchant tard, me levant tôt.
Je l'aimais. Pour lui j'ai été blessé.
Mais cela ne m'a pas aidé.
Je portais sur moi son portrait.
Je l'installais dans la tranchée et dans la tente,
Je regardais, je regardais,
Je ne me fatiguais pas de regarder.
Et chaque année, ce désamour
M'offensait de plus en plus rarement.
Et aujourd'hui mon humeur n'est plus gâchée
Par ce fait évident, que depuis la nuit des temps,
Ceux comme moi, les maîtres ne les aiment pas.

*

Les juifs ne sèment pas le blé,
Les juifs commercent dans leur boutique,
Les juifs sont chauves plus tôt,
Les juifs mentent plus souvent.
Les juifs sont des gens méchants,
Ils sont de mauvais soldats :
Ivan se bat dans les tranchées,
Abraham fait ses petits marchés.
J'entends cela depuis l'enfance,
Bientôt je serai tout à fait vieux,
Mais nulle part je n'y échappe,
A ce cri : "les juifs, les juifs !"
N'ayant jamais marchandé,
N'ayant jamais rien volé,
Je porte en moi comme un virus
Cette race maudite.
La balle m'a épargné
Pour que l'on dise sans mentir :
"Les juifs ne se faisaient pas tuer !
Ils sont tous revenus vivants !"

*
 
Nous avancions tous sous un Dieu.
Près de Dieu, tout contre lui.
Il ne vivait pas dans un ciel éloigné,
on le voyait parfois
vivant. Sur le mausolée.
Il était plus malin et méchant
Que l'autre dieu, différent,
ayant pour nom Jéhovah,
qu'il avait détrôné.
Il tourmentait, mettait sur les charbons ardents,
Puis retirait de l'abîme
Et donnait une table et un coin.

*

Au tout début de l'ère Brejnev:

"Le vent est tombé, qui tournait
Les pages de l'histoire mondiale.
Une sorte de pause s'est installée,
Comme un entracte au conservatoire.
Pas de mélodie. Pas d'harmonie.
Tous se précipitent vers le buffet."

dimanche 5 mai 2019

Alexandre Fadeyev

Pas sûr que je le lirai : Alexandre Fadeyev, dirigeant de l'Union des écrivains d'URSS sous Staline, suicidé en 1956, en pleine déstalinisation donc. Apparemment c'était lui l'aboyeur officiel qui en 1948 avait traité Sartre de "hyène dactylographe" et de "chacal muni d'un stylo".

Il est facile de voir dans ces petits procureurs des individus veules et intéressés. Au début je me suis dit que celui-ci avait la Vraie Foi. L'un n'empêche pas l'autre, au contraire. Mais la réalité est un petit peu plus compliquée. La zone grise est immense, une sorte de crépuscule moral où victimes et bourreaux se confondent. Tous ne se valent pas, certains se compromettent bien plus volontiers et plus gravement que d'autres, mais tous sont les marionnettes humiliées d'un système qui les déshumanise.

Dans sa lettre de suicide, Fadeyev, alcoolique et tourmenté par sa conscience, s'en prend autant à Staline et aux staliniens qui ont exterminé et terrorisé la fleur de la littérature soviétique qu'aux nouveaux dirigeants qu'il juge ignares et arrogants. (Cette lettre n'a été publiée qu'en 1990.)

Plus je creuse, plus c'est étrange, comme toute cette époque atroce. En 1946, Fadeyev condamne publiquement Pasternak pour "idéalisme" etc. Plus tard, dans un café, face à l'écrivain Ilya Ehrenbourg, en privé pour ainsi dire, il se met à réciter des vers de Pasternak à n'en plus finir. Fadeyev l'officiel a plusieurs fois condamné Pasternak. Lui-même, Fadeyev, est la cible d'attaques violentes pour son manque d' "esprit de parti" et doit réécrire un roman dans un sens plus conforme.

Pasternak : « Fadeyev me traite bien en personne, mais si on lui ordonne de m'écarteler, il le fera consciencieusement et le rapportera gaiement, bien que plus tard, quand il sera de nouveau saoul, il dira qu’il est vraiment désolé pour moi et que j’étais une très bonne personne. »

Après le suicide de Fadeiev en 56, Pasternak a écrit le poème suivant (ma mauvaise traduction) :

Le culte de la personnalité est éclaboussé de boue,
Mais dans la quarantième année,
Le culte du mal et le culte de l'homogénéité
Sont encore en cours.

Et chaque jour apporte stupidement,
Au point que c'en est insupportable,
Des photos de groupe
Ne montrant que des gueules porcines.

Et le culte de la perfidie et du philistinisme
Est toujours autant à l'honneur,
Si bien qu'on se suicide d'ivrognerie,
Ne pouvant plus supporter ça.


https://arzamas.academy/materials/375
http://murders.ru/lenta_068.html

jeudi 25 avril 2019

La mort de Staline

Qu'est-ce que Staline ? Pour le présenter à mon beau-fils, je lui montre ces photos retouchées sur lesquelles ses collaborateurs disparaissent les uns après les autres ; et puis, une vidéo de l'un de ses discours, avec des applaudissements interminables, un enthousiasme fiévreux, personne dans l'assistance n'osant prendre le risque d'être le moins fervent.

Moins ouvertement hystérique qu'un Hitler, en apparence plus roublard et bon vivant, Staline semble avoir été peut-être encore plus paranoïaque et narcissique que son ennemi préféré. Difficile de distinguer le mythe de la réalité ; la mémoire est trompeuse, et puis, les témoins de sa vie n’étaient pas eux-même d’une honnêteté irréprochable…

Il semble avoir réellement cru aux histoires d'espions américains ou anglais ou japonais qu'il inventait constamment pour perdre ses plus proches collaborateurs. Quand ses proches expriment l'ombre d'un doute face aux accusations qu'il lance, il les traite de naïfs. « De vrais chatons. Sans moi, les impérialistes vont vous manger tout crus... »

Déjà dans les années 30, il avait demandé à l'un de ses médecins : « Docteur, dites-moi franchement... Soyez simplement honnête... Vous n'avez pas envie de m'empoisonner parfois ? » Puis, voyant l'air décomposé de l'autre : « Je sais, vous êtes un homme timide, faible, vous ne le ferez jamais. Mais j'ai des ennemis qui sont capables de le faire. »

A la fin de sa vie, il a fait le vide autour de lui. Sa femme s'est suicidée, son fils, prisonnier des Allemands, s'est arrangé pour se faire tuer. Ne supportant pas la solitude, le Chef passe ses soirées en "réunions" ou plutôt en banquets, au cours desquels il se goinfre. Il exige que tous ses compagnons soient ivres. Il aime la grosse gaîté, les blagues ; il ne peut pas supporter qu'un membre de l'assistance reste sombre, songeur, perdu en lui-même. Il ne supporte pas l'idée qu'on puisse lui cacher quoi que ce soit.

Il dit à qui l'entendre qu'il est vieux ; il propose de démissionner, insiste pour quitter son poste. Pas fous, ses proches se récrient, le supplient de rester ; invariablement, il finit par céder à leurs demandes, avec résignation. C'est évidemment du cabotinage, une coquetterie mortelle. Parfois il se lève de table, fait mine de sortir, mais reste à la porte à écouter si on ne dit pas du mal de lui. Là encore, ses compagnons ne sont pas dupes.

Un soir il joue au billard avec un ministre, celui-ci gagne trois parties de suite. Staline le regarde avec sévérité et lui dit : « Vous vous occupez mal de la construction. » Le ministre se trouble, il se voit déjà fusillé ; il commence à perdre. Staline conclut : « Vous vous occupez mal de la construction, et vous ne savez pas jouer au billard. »

En 1945, les médias étrangers encensent Molotov, officiellement le numéro 2 du régime, qui leur promet un adoucissement de la censure. Molotov est vu comme un successeur potentiel. Cela met Staline en rage. Molotov doit s'excuser de ses "erreurs", tombe en semi-disgrâce. Plus tard, fin 1949, son épouse est humiliée, condamnée à l'exil en Sibérie, pour ses contacts avec des "nationalistes sionistes". Molotov sait que c'est lui qu'on vise. Toujours installé au Kremlin, Molotov a toujours ses portraits un peu partout dans le pays ; on renomme des villes à son nom. Mais en réalité il est placardisé, les décisions se font sans lui. Il ne voit plus jamais Staline. Il n'a jamais osé dire un mot en faveur de sa femme. Tout seul dans son bureau, il lit le journal toute la journée, en attendant le jour où on viendra l'arrêter à son tour. Staline semble réellement persuadé que Molotov est un espion à la solde de l'étranger. Pourquoi ? Parce que. Il l'a décidé, c'est donc vrai.

Un jour Staline invite un jeune camrade au Kremlin. Tous les dix mètres il y a un garde. « Vous ne trouvez pas cette vie ennuyeuse ? » finit par demander le visiteur. « -- Ennuyeux, pourquoi ? -- A chaque coin de couloir... -- C'est ennuyeux pour vous, ce n'est pas ennuyeux pour moi. Je les regarde, et je me demande lequel va me tirer une balle dans la nuque. »

Sur la fin de sa vie, Staline s'intéresse de moins en moins aux affaires courantes. Il sait encore éliminer et remplacer les cadres pour les maintenir dans la peur. Les apparatchiks dépendent entièrement de lui, sont obnubilés par le jeu de chaises musicales, ne prennent aucune initiative. Il n'y a plus personne pour prendre des décisions.

Khouchtchev et Mikoyan sont invités à passer des vacances avec Staline au bord de la mer Noire, non loin de Sotchi. Vacances peu agréables : les deux visiteurs se lèvent tôt, se promènent, attendent que leur hôte se lève. Un jour il les voit passer sans leur témoigner une once d'intérêt, et parle soudain, les yeux dans le vide. « Je suis un homme fichu. Je ne fais confiance à personne. Je ne me fais même pas confiance à moi-même. » Interloqués, ils ne trouvent rien à lui répondre. De toute façon, il se parlait à lui-même.

Staline meurt le 5 mars 1953. Personne parmi les gardes et les domestiques n'a osé le déranger dans sa chambre quand il ne s'est pas levé comme d'habitude ; personne parmi les membres les plus hauts placés du Parti n'a osé prendre seul l'initiative d'appeler les médecins. Staline a créé un système qui a fini par le détruire, après avoir détruit des millions d'autres vies.

samedi 29 septembre 2018

Curiosités lexicales russes

En russe comme dans toutes les langues les faux amis ne sont pas si faux que ça :

красивый : beau
красный : rouge. Mais ce mot signifiait "beau" à l'origine, d'où la Place Rouge ou Belle Place. (La plupart des langues slaves ont conservé l'ancien mot pour rouge, dont la version russe червонный ne sert plus que dans quelques sens plus spécialisés.)


суд : jugement (Le Jugement dernier se dit Страшный Суд, littérallement le "jugement effrayant").
судьба : destin

личина : l'apparence, qui peut être trompeuse
личинка : une larve. (Noter qu'en latin larva veut dire fantôme ou masque.)

умирать : mourir
умирять : pacifier (vient de мир, paix)