jeudi 4 décembre 2025
Patriotisme russe
mercredi 3 décembre 2025
Au fil des discours de Poutine...
samedi 30 août 2025
Le sarcophage de Tabnit
jeudi 24 juillet 2025
Peuple ou pas peuple ?
"La Palestine n’est pas un pays, c’est une zone géographique, au maximum une région. Comme l’Aquitaine, la Crimée, le Cotentin, la presqu’île de Crozon.
Il n’y a pas plus de peuple palestinien. Un peuple a une histoire, une identité, une spécificité linguistique, politique, etc "
Xavier Gorce, X, 10 juillet 2025
"Il n'y a pas... de peuple palestinien." Affirmation catégorique et sans nuance. Les Palestiniens ne sont pas un peuple, ils n'ont pas d'histoire et pas d'identité. Circulez, y'a rien à voir.
La notion de peuple n'est ni évidente, ni définitive. On pourrait en discuter à l'infini. Qu'est-ce qui fait un peuple ? Est-ce le pays qui fait le peuple ou l'inverse ? Les Belges sont-ils un peuple, ou un ramassis de francophones et de néerlandophones qui n'ont rien à faire ensemble ? Les Autrichiens au dix-neuvième siècle étaeint-ils un peuple distinct des Allemands, ou juste une partie d'un peuple plus vaste ? (Malheureusement, Gorce n'était pas là pour en décider, ça nous aurait évité plusieurs guerres.) Les Rwandais, les Maliens sont-ils un peuple ? Plus concrètement, ont-ils le droit d'avoir une carte d'identité rwandaise ou malienne ? (J'ai hâte que Gorce légifère, le suspense est insoutenable !) À quel moment précis dans l'histoire les Américains (USA) sont-ils devenus un peuple ? Quid des Algériens ? Quid des Israéliens ? Les juifs de Pologne, du Maroc ou d'Irak constituaient-ils factuellement un peuple d'Israel pré-existant, au sens où on l'entend aujourd'hui, ou cette identité a-t-elle été sinon construite, du moins consolidée et remodelée dans le cadre du projet sioniste ? Je pense encore aux gens qui nous expliquaient doctement que les Ukrainiens ne sont que des Russes fascistes, et l'Ukraine un territoire à dépecer. En parlant de peuple, d'ailleurs, Gorce n'a jamais entendu parler des Tatars de Crimée, conquis au XVIIIe siècle, déportés par Staline, aujourd'hui minoritaires et maltraités par la Russie ?Et au fait, qu'en pensent les premiers intéressés ? Est-ce à un Français confortablement installé dans une vieille nation établie, de décreter que les Palestiniens sont ou ne sont pas un peuple ?
Les Palestiniens représentent a minima une communauté de destin : naguère aux premières loges du projet sioniste naissant, ils sont aujourd'hui ces Arabes sans État dont aucun État ne veut, ni Israël, ni les États arabes voisins. Peuple ou pas peuple, la question palestinienne reste à résoudre et ne peut pas simplement pourrir indéfiniment. Faute d'État (ou d'États), les Palestiniens sont aujourd'hui des non-citoyens dans un entre-deux intenable. Ils devront bien un jour être citoyens à part entière d'un État (ou d'États) à part entière, réellement souverains. Ils ne peuvent pas rester éternellement l'objet d'un jeu de ping-pong entre États, comme une patate chaude qu'on se refile. Gorce joue évidemment au ping-pong, il renvoie la balle sur le terrain arabe. Quand il s'agit de prendre la terre des Palestiniens, les preneurs ne manquent pas. Par contre, pour ce qui est des populations, non merci, on n'en veut pas, ils sont à vous... Mais des millions de Palestiniens ne vont pas magiquement disparaitre, et ce, quels que soient les efforts du gouvernement israélien pour leur trouver un nouveau domicile en Somalie ou je ne sais où.
J'ajoute qu'attribuer une citoyenneté à une population n'est pas une récompense, un bon point distribué par la maîtresse. L'histoire même du projet sioniste nous apprend cela, entre autres.
mercredi 25 septembre 2024
Mevlevi : deux salles, deux ambiances
J'étais en Turquie, donc, en bon touriste, je suis allé voir les derviches tourneurs.
Il s'agit de membres de confréries soufi, plus spécifiquement des mevlevi, disciples
du mystique du treizième siècle Maulana (notre seigneur) Djalaleddin Rumi, Mevlana en turc, dont on
celèbre tous les ans la fête, Sheb'i Arus (en persan sa "nuit de noces",
c'est-à-dire le moment où il a enfin rejoint son Créateur). Plus fréquemment, les membres organisent une cérémonie de sema, une danse sacrée accompagnée de poèmes mis en musique.
Certains internautes dénonçaient "le sabotage de nos valeurs religieuses et nationales".
"Malheureusement, un événement dévastateur s'est produit qui nous rappellera les mauvais souvenirs du passé, et un grand manque de respect a été commis envers le Saint Coran et Hazrat Mevlana. Lire la parole divine en turc en contradiction avec son essence, comme si elle était privée de son essence, accompagnée d'un soi-disant spectacle sema, n'est pas un événement qui doit être exprimé par le mot "tolérance". La tolérance consiste à accepter et à respecter chaque croyance telle qu'elle est dans son essence et sa forme.""Ce spectacle [...] est totalement contraire aux traditions religieuses, soufi et mevlevi.""Si le ministère de la Culture et du Tourisme ne supprime pas les fondations et associations liées à Mevlana et ne laisse pas la commémoration de Mevlana uniquement à l'Etat, sachez que cela ne nous surprendra pas à l'avenir de voir des gens "se promener avec la photo de Mevlana sur leur t-shirt" ou "boire de la bière dans une chope avec la photo de Mevlana."
"Maintenant, la question qui préoccupe les gens est la suivante : si le CHP arrive au pouvoir, l'appel à la prière sera-t-il à nouveau récité en turc, le foulard sera-t-il interdit, la lecture du Coran sera-t-elle considérée comme un crime, et ensuite une potence sera-t-elle érigée ? Ce qui s'est passé sur la scène Muhsin Ertuğrul dans la nuit du 17 décembre n'était pas seulement un tournoiement, c'était l'expression d'une mentalité maçonnique et la fin d'une tromperie. Ceux qui tournaient sur cette scène n'étaient pas des derviches tourneurs, mais des potences qui se balançaient devant nos visages. Ce n'était pas du tout un sema. Imaginez ce que c'est !"
"Les musulamans ont le devoir de porter le Coran et la Sunnah à tous les gens de la terre, d'apporter le monothéisme à tout le monde. Si cela advient par le message, tant mieux; si cela n'advient pas par le message, cela adviendra par la guerre. [...] S'ils nous combattent, nous avons obligation de les combattre. Et bien, ils nous combattent, mais nous ne les combattons pas, c'est notre problème. Ils font couler notre sang, nous ne les combattons pas , ils détruisent notre honneur, notre dignité, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent moralement, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent politiquement, nous le les combattons pas. Ils nous détruisent économiquement, nous ne les combattons pas. Ils nous détruisent moralement, militairement, dans tous les domaines, le cinéma, les séries, les films, la mode, tout, ils nous corrompent, ils nous prennent dans un cercle vicieux, nous poussent à la prostitution, mais nous ne les combattons pas [...] ; nous ne pouvons pas exprimer la religion en laquelle nous croyons, nous ne pouvons pas expliquer la religion dans laquelle nous croyons, nous ne pouvons pas vivre la religion dans laquelle nous croyons. [...]""Si une terre d'Islam où les règles de l'Islam sont appliquées est envahie par des infidèles ou des apostats, alors le djihad devient 'Farz al-Ayn' [obligation individuelle] pour tous les croyants. Les croyants sous occupation ne peuvent pas dire "Nous sommes heureux avec les envahisseurs infidèles et nous vivons en liberté." Car, avec l'application des règles de l'infidélité, la vie en captivité commence. Il ne faut pas oublier non plus que l'infidélité est une impureté en elle-même et que consentir à l'infidélité est infidélité.""Le grand rêve des sionistes est de dominer le monde et de réduire en esclavage les autres hommes ; selon leur croyance, les personnes autres que sionistes ne sont pas des humains, mais des animaux." "Il y a une seule raison pour laquelle les sionistes ont développé toutes [leurs] armes : pour rassembler l'humanité sous leur propre hégémonie et utiliser les non-juifs en tant qu'esclaves/animaux."

lundi 23 janvier 2023
Deux Bibles
Mutations de la Rous' 13e-16e siècle
dimanche 19 juillet 2020
Bourge Privilège
Cela n'est pas vrai pour beaucoup de gens blancs ou non, et heureusement ! Je pense notamment à l'effet bénéfique du travail. Un collègue est un collègue, un client est un client, et malheur au trouduc qui se permettrait de chipoter sur la couleur de peau d'un collègue ou d'un client. Cette obligation pratique de se mêler à autrui est d'autant plus nécessaire pour des gens dépourvus des revenus et des réseaux qui leur permettraient d'être regardants sur leur lieu de vie et de travail. Mais elle est valable pour la majorité d'entre nous, et c'est très bien."Si je le souhaite, je peux m'arranger pour être en compagnie de ma race la plupart du temps."
"Je peux éviter de passer du temps avec des gens dont j'ai appris à me méfier, et qui ont appris à se méfier de moi ou des gens comme moi."
"Si je devais déménager, je peux être sûre de louer ou d'acheter un logement dans une zone que je peux me permettre et dans laquelle je voudrais vivre."
"Si je veux, je peux être sûre de trouver un éditeur pour cet article sur le privilège blanc."
vendredi 10 juillet 2020
Bad traduction: Brodsky
Иосиф Бродский, Осенний крик ястреба
Le vent du nord-ouest le soulève au-dessus
Étendu sur le courant aérien, solitaire,
de Nouvelle-Angleterre. Tombés à zéro,
il plane dans l'océan bleu, bec fermé,
vers le Rio-Grande, le delta, vers une foule
Un coeur enrobé de chair, duvet, plumes, ailes,
la tache sombre à peine visible à l'oeil,
Mais le courant ascendant le soulève
cheminées s'échappe la fumée. Mais justement le nombre
mêlée d'alarme. Se retournant sur
son aile, il tombe vers le sol. Mais l'élastique
couche d'air le ramène dans le ciel,
il se renverse. Mais comme le mur la balle,
des oiseaux, dépourvu d'oxygène,
C'est alors qu'il crie. De son bec courbé, en crochet,
prévu pour aucune oreille :
lèvent la gueule. Un cri perçant, tranchant,
brûle l'espace, comme ici, en bas,
se répandant dans la voute céleste, où
revêtu de plumes, l'oiseau plonge dans le zénith,
dont les fragments, pourtant, ne blessent pas, mais
le libre motif de la plume,
1975
jeudi 17 octobre 2019
2:85
al-Baqara
ثُمَّ أَنْتُمْ هَٰٓؤُلَآءِ تَقْتُلُونَ أَنْفُسَكُمْ وَتُخْرِجُونَ فَرِيقًا مِنْكُمْ مِنْ دِيَارِهِمْ تَظَاهَرُونَ عَلَيْهِمْ بِالْإِثْمِ وَالْعُدْوَانِ وَإِنْ يَأْتُوكُمْ أُسَارَىٰ تُفَادُوهُمْ وَهُوَ مُحَرَّمٌ عَلَيْكُمْ إِخْرَاجُهُمْ أَفَتُؤْمِنُونَ بِبَعْضِ الْكِتَابِ وَتَكْفُرُونَ بِبَعْضٍ فَمَا جَزَآءُ مَنْ يَفْعَلُ ذَٰلِكَ مِنْكُمْ إِلَّا خِزْيٌ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَيَوْمَ الْقِيَامَةِ يُرَدُّونَ إِلَىٰٓ أَشَدِّ الْعَذَابِ وَمَا اللَّهُ بِغَافِلٍ عَمَّا تَعْمَلُونَ 85
Quoique ainsi engagés, voilà que vous vous entre-tuez, que vous expulsez de leurs maisons une partie d´entre vous contre qui vous prêtez main forte par péché et agression. Mais quelle contradiction ! Si vos coreligionnaires vous viennent captifs vous les rançonnez alors qu´il vous était interdit de les expulser (de chez eux). Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ? Ceux d´entre vous qui agissent de la sorte ne méritent que l´ignominie dans cette vie, et au Jour de la Résurrection ils serons refoulés au plus dur châtiment, et Allah n´est pas inattentif à ce que vous faites .
mercredi 8 mai 2019
Boris Sloutsky (1919-1986)
Blessé puis contusionné, Boris Sloutsky a néanmoins survécu à la guerre et à Staline.
Mon maître ne m'aimait pas,
Ne me connaissait pas, ne m'entendait pas et ne me voyait pas,
Mais tout de même il me craignait comme le feu,
Et sombrement me haïssait.
Il lui semblait que je pleurais pour de faux.
Quand près de lui je baissais la tête,
Il lui semblait que je cachais un ricanement.
Toute ma vie j'ai travaillé pour lui,
Me couchant tard, me levant tôt.
Je l'aimais. Pour lui j'ai été blessé.
Mais cela ne m'a pas aidé.
Je portais sur moi son portrait.
Je l'installais dans la tranchée et dans la tente,
Je regardais, je regardais,
Je ne me fatiguais pas de regarder.
Et chaque année, ce désamour
M'offensait de plus en plus rarement.
Et aujourd'hui mon humeur n'est plus gâchée
Par ce fait évident, que depuis la nuit des temps,
Ceux comme moi, les maîtres ne les aiment pas.
*
Les juifs ne sèment pas le blé,
Les juifs commercent dans leur boutique,
Les juifs sont chauves plus tôt,
Les juifs mentent plus souvent.
Les juifs sont des gens méchants,
Ils sont de mauvais soldats :
Ivan se bat dans les tranchées,
Abraham fait ses petits marchés.
J'entends cela depuis l'enfance,
Bientôt je serai tout à fait vieux,
Mais nulle part je n'y échappe,
A ce cri : "les juifs, les juifs !"
N'ayant jamais marchandé,
N'ayant jamais rien volé,
Je porte en moi comme un virus
Cette race maudite.
La balle m'a épargné
Pour que l'on dise sans mentir :
"Les juifs ne se faisaient pas tuer !
Ils sont tous revenus vivants !"
*
Nous avancions tous sous un Dieu.
Près de Dieu, tout contre lui.
Il ne vivait pas dans un ciel éloigné,
on le voyait parfois
vivant. Sur le mausolée.
Il était plus malin et méchant
Que l'autre dieu, différent,
ayant pour nom Jéhovah,
qu'il avait détrôné.
Il tourmentait, mettait sur les charbons ardents,
Puis retirait de l'abîme
Et donnait une table et un coin.
*
Au tout début de l'ère Brejnev:
"Le vent est tombé, qui tournait
Les pages de l'histoire mondiale.
Une sorte de pause s'est installée,
Comme un entracte au conservatoire.
Pas de mélodie. Pas d'harmonie.
Tous se précipitent vers le buffet."
dimanche 5 mai 2019
Alexandre Fadeyev
Il est facile de voir dans ces petits procureurs des individus veules et intéressés. Au début je me suis dit que celui-ci avait la Vraie Foi. L'un n'empêche pas l'autre, au contraire. Mais la réalité est un petit peu plus compliquée. La zone grise est immense, une sorte de crépuscule moral où victimes et bourreaux se confondent. Tous ne se valent pas, certains se compromettent bien plus volontiers et plus gravement que d'autres, mais tous sont les marionnettes humiliées d'un système qui les déshumanise.
Dans sa lettre de suicide, Fadeyev, alcoolique et tourmenté par sa conscience, s'en prend autant à Staline et aux staliniens qui ont exterminé et terrorisé la fleur de la littérature soviétique qu'aux nouveaux dirigeants qu'il juge ignares et arrogants. (Cette lettre n'a été publiée qu'en 1990.)
Plus je creuse, plus c'est étrange, comme toute cette époque atroce. En 1946, Fadeyev condamne publiquement Pasternak pour "idéalisme" etc. Plus tard, dans un café, face à l'écrivain Ilya Ehrenbourg, en privé pour ainsi dire, il se met à réciter des vers de Pasternak à n'en plus finir. Fadeyev l'officiel a plusieurs fois condamné Pasternak. Lui-même, Fadeyev, est la cible d'attaques violentes pour son manque d' "esprit de parti" et doit réécrire un roman dans un sens plus conforme.
Pasternak : « Fadeyev me traite bien en personne, mais si on lui ordonne de m'écarteler, il le fera consciencieusement et le rapportera gaiement, bien que plus tard, quand il sera de nouveau saoul, il dira qu’il est vraiment désolé pour moi et que j’étais une très bonne personne. »
Après le suicide de Fadeiev en 56, Pasternak a écrit le poème suivant (ma mauvaise traduction) :
Le culte de la personnalité est éclaboussé de boue,
Mais dans la quarantième année,
Le culte du mal et le culte de l'homogénéité
Sont encore en cours.
Et chaque jour apporte stupidement,
Au point que c'en est insupportable,
Des photos de groupe
Ne montrant que des gueules porcines.
Et le culte de la perfidie et du philistinisme
Est toujours autant à l'honneur,
Si bien qu'on se suicide d'ivrognerie,
Ne pouvant plus supporter ça.
https://arzamas.academy/materials/375
http://murders.ru/lenta_068.html
jeudi 25 avril 2019
La mort de Staline
Moins ouvertement hystérique qu'un Hitler, en apparence plus roublard et bon vivant, Staline semble avoir été peut-être encore plus paranoïaque et narcissique que son ennemi préféré. Difficile de distinguer le mythe de la réalité ; la mémoire est trompeuse, et puis, les témoins de sa vie n’étaient pas eux-même d’une honnêteté irréprochable…
Il semble avoir réellement cru aux histoires d'espions américains ou anglais ou japonais qu'il inventait constamment pour perdre ses plus proches collaborateurs. Quand ses proches expriment l'ombre d'un doute face aux accusations qu'il lance, il les traite de naïfs. « De vrais chatons. Sans moi, les impérialistes vont vous manger tout crus... »
Déjà dans les années 30, il avait demandé à l'un de ses médecins : « Docteur, dites-moi franchement... Soyez simplement honnête... Vous n'avez pas envie de m'empoisonner parfois ? » Puis, voyant l'air décomposé de l'autre : « Je sais, vous êtes un homme timide, faible, vous ne le ferez jamais. Mais j'ai des ennemis qui sont capables de le faire. »
A la fin de sa vie, il a fait le vide autour de lui. Sa femme s'est suicidée, son fils, prisonnier des Allemands, s'est arrangé pour se faire tuer. Ne supportant pas la solitude, le Chef passe ses soirées en "réunions" ou plutôt en banquets, au cours desquels il se goinfre. Il exige que tous ses compagnons soient ivres. Il aime la grosse gaîté, les blagues ; il ne peut pas supporter qu'un membre de l'assistance reste sombre, songeur, perdu en lui-même. Il ne supporte pas l'idée qu'on puisse lui cacher quoi que ce soit.
Il dit à qui l'entendre qu'il est vieux ; il propose de démissionner, insiste pour quitter son poste. Pas fous, ses proches se récrient, le supplient de rester ; invariablement, il finit par céder à leurs demandes, avec résignation. C'est évidemment du cabotinage, une coquetterie mortelle. Parfois il se lève de table, fait mine de sortir, mais reste à la porte à écouter si on ne dit pas du mal de lui. Là encore, ses compagnons ne sont pas dupes.
Un soir il joue au billard avec un ministre, celui-ci gagne trois parties de suite. Staline le regarde avec sévérité et lui dit : « Vous vous occupez mal de la construction. » Le ministre se trouble, il se voit déjà fusillé ; il commence à perdre. Staline conclut : « Vous vous occupez mal de la construction, et vous ne savez pas jouer au billard. »
En 1945, les médias étrangers encensent Molotov, officiellement le numéro 2 du régime, qui leur promet un adoucissement de la censure. Molotov est vu comme un successeur potentiel. Cela met Staline en rage. Molotov doit s'excuser de ses "erreurs", tombe en semi-disgrâce. Plus tard, fin 1949, son épouse est humiliée, condamnée à l'exil en Sibérie, pour ses contacts avec des "nationalistes sionistes". Molotov sait que c'est lui qu'on vise. Toujours installé au Kremlin, Molotov a toujours ses portraits un peu partout dans le pays ; on renomme des villes à son nom. Mais en réalité il est placardisé, les décisions se font sans lui. Il ne voit plus jamais Staline. Il n'a jamais osé dire un mot en faveur de sa femme. Tout seul dans son bureau, il lit le journal toute la journée, en attendant le jour où on viendra l'arrêter à son tour. Staline semble réellement persuadé que Molotov est un espion à la solde de l'étranger. Pourquoi ? Parce que. Il l'a décidé, c'est donc vrai.
Un jour Staline invite un jeune camrade au Kremlin. Tous les dix mètres il y a un garde. « Vous ne trouvez pas cette vie ennuyeuse ? » finit par demander le visiteur. « -- Ennuyeux, pourquoi ? -- A chaque coin de couloir... -- C'est ennuyeux pour vous, ce n'est pas ennuyeux pour moi. Je les regarde, et je me demande lequel va me tirer une balle dans la nuque. »
Sur la fin de sa vie, Staline s'intéresse de moins en moins aux affaires courantes. Il sait encore éliminer et remplacer les cadres pour les maintenir dans la peur. Les apparatchiks dépendent entièrement de lui, sont obnubilés par le jeu de chaises musicales, ne prennent aucune initiative. Il n'y a plus personne pour prendre des décisions.
Khouchtchev et Mikoyan sont invités à passer des vacances avec Staline au bord de la mer Noire, non loin de Sotchi. Vacances peu agréables : les deux visiteurs se lèvent tôt, se promènent, attendent que leur hôte se lève. Un jour il les voit passer sans leur témoigner une once d'intérêt, et parle soudain, les yeux dans le vide. « Je suis un homme fichu. Je ne fais confiance à personne. Je ne me fais même pas confiance à moi-même. » Interloqués, ils ne trouvent rien à lui répondre. De toute façon, il se parlait à lui-même.
Staline meurt le 5 mars 1953. Personne parmi les gardes et les domestiques n'a osé le déranger dans sa chambre quand il ne s'est pas levé comme d'habitude ; personne parmi les membres les plus hauts placés du Parti n'a osé prendre seul l'initiative d'appeler les médecins. Staline a créé un système qui a fini par le détruire, après avoir détruit des millions d'autres vies.
samedi 29 septembre 2018
Curiosités lexicales russes
красивый : beau
красный : rouge. Mais ce mot signifiait "beau" à l'origine, d'où la Place Rouge ou Belle Place. (La plupart des langues slaves ont conservé l'ancien mot pour rouge, dont la version russe червонный ne sert plus que dans quelques sens plus spécialisés.)
суд : jugement (Le Jugement dernier se dit Страшный Суд, littérallement le "jugement effrayant").
судьба : destin
личина : l'apparence, qui peut être trompeuse
личинка : une larve. (Noter qu'en latin larva veut dire fantôme ou masque.)
умирать : mourir
умирять : pacifier (vient de мир, paix)

